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http://archee.qc.ca/ar.php?page=imp&no=178 Section CYBERCULTURE Section ENTRETIENS Le Parrain de l'art et de la technologie: un entretien avec Billy Kluver du groupe E.A.T. (Experiments in Art and Technology)Garnet Hertz
Février 2002 Je pouvais continuer sur une peinture pendant des mois, jusqu'à usure totale de la toile : racler, revenir, sans laisser sécher la peinture! C'était impossible pour moi : je n'arrivais pas à disons, décider : "voilà c'est terminé", à choisir le moment où il est donné à la pétrification. C'est à partir de là, au fond, que le mouvement s'est imposé à moi. Le mouvement me permettait tout simplement d'échapper à cette pétrification, à cette fin. (Jean Tinguely, 1976) (ndlr.: l'exergue est un ajout au texte initial) Un entretien réalisé par Garnet Hertz,
paru initialement en anglais sur Coretext
et intitulé : The
Godfather of Art and Technology: An Interview with Billy Kluver of E.A.T.
Líentretien a eu lieu le 19 avril 1995.
Ayant connu des changements rapides, le vingtième siècle a été témoin d'un certain nombre de rencontres entre la technologie et l'art. L'âge de la machine introduisit, en effet, plusieurs alternatives aux matériaux et aux concepts de la fabrique artistique. Toutefois, l'histoire de la technologie et de l'art prit un tournant significatif durant les années 1960. Face au gouffre grandissant entre ces derniers, plusieurs artistes ont senti le besoin de connecter ces deux domaines divergents. Dans une tentative de réunir les techniciens et les artistes, « Experiments in Art and Technology » voit le jour en 1966. E.A.T., tel qu'on désignait alors líorganisme, avait pour mission de créer des liens entre les ingénieurs et les artistes sur la base de projets communs. Pour la première fois, le vide apparemment impossible à combler entre l'ingénierie et l'art était enjambé. À la tête de ce mouvement on retrouvait l'ingénieur Billy Kluver, docteur en ingénierie électrique, également impliqué sur la scène de l'art contemporain. Pour reconstituer líhistoire de E.A.T. et du mouvement « art et technologie », j'ai retracé Billy Kluver à New York. Toujours à la direction de E.A.T. après trente ans, il a bien voulu me faire partager ses souvenirs, ses idées, ses objectifs. Garnet Hertz: Quelles étaient les idées et les objectifs à l'origine de la fondation de E.A.T. ? Billy Kluver: L'objectif de départ était de fournir de nouveaux matériaux aux artistes dans une perspective technologique. Il síest produit chez moi un changement de vision à la suite díune expérience : je travaillais avec Tinguely, en 1960, à construire la machine qui síautodétruirait dans le cadre d'un projet pour le Jardin du MoMA (« Hommage à New York »). À cette époque j'ai employé - ou plutôt forcé - plusieurs de mes collègues des laboratoires Bell à collaborer à ce projet. Fort de cette expérience, j'ai réalisé que les ingénieurs pouvaient aider les artistes; les ingénieurs pouvaient devenir eux-mêmes une ressource pour les artistes. À la suite de cet événement, j'ai été littéralement assailli par une multitude d'artistes de New York comme Andy Warhol, Robert Rauschenberg, Jasper Johns, et bien díautres. Robert Whitman et Rauschenberg mirent de líavant l'idée díune collaboration d'égal à égal entre les artistes et les ingénieurs. Une telle collaboration aurait pour effet de produire quelque chose que ni líun ni líautre níaurait pu envisagé séparément. Ce fut líassise de tout le mouvement et le système s'est développé à partir de là. On a dû faire beaucoup de « propagande » parce que dans les années 1960 líécart entre l'art et l'ingénierie était un immense canyon. Nous comprenions qu'il nous fallait recruter des ingénieurs, c'était la barrière qu'il nous fallait franchir. Líidée s'est répandue à travers tout les États-Unis en moins d'une année ou deux. Alors, lorsqu'un artiste appelait en disant « J'ai tel problème » quelqu'un de notre équipe síafférait à débusquer l'aide d'un ingénieur. Aussi simplement que ça. De plus, dès le départ nous avons organisé de grands projets. Le premier à être réalisé fut bien sûr NINE EVENINGS en 1966, duquel E.A.T. provient en fait. La principale brèche provoquée par NINE EVENINGS fut líenvergure. Tout New York y était. Pratiquement tous les artistes de New York ont aidé à sa réalisation et environ 10 000 spectateurs y ont assisté. Depuis, nous avons initiés 40 à 50 projets, le dernier ayant eu lieu l'été dernier au Northern Greenland (ndlr.: líannée de référence à cet article est 1995). Donc, ce sont les deux axes d'opération de E.A.T. : jumeler des savoir-faire et créer des projets. L'humanisation de la technologieJ'ai ici une citation... « Kluver faisait plusieurs
parallèles entre l'art contemporain et la science, les deux étant
fondamentalement concernés par le vivant... une vision humanisée
du génie technologique américain rendu plus intelligent par
la perception imaginative des artistes... » Vous reconnaissez-vous
dans cet énoncé ?
Bien, cela pourrait être mieux formulé... La façon dont je vois les choses c'est que les artistes apportent aux non-artistes (les ingénieurs ou qui que ce soit díautres) un certain nombre d'aspects quíils ne possèdent pas. L'ingénieur élargit sa vision et affronte des problèmes différents de ceux, plus rationnels, quíil rencontre dans son quotidien. Et l'ingénieur síimplique parce que le problème, que personne d'autre n'aurait pu soulevé, devient fascinant. Lorsque l'ingénieur síinvestit dans les questionnements soulevés par líartiste, ses activités tendent à síhumaniser... Dit en ces termes, ça semble une abstraction philosophique; dans les faits, il síagit de concrétiser la chose. Alors, la technologie ne serait quíun autre médium à la disposition des artistes... N'y aurait-il aucun aspect moral à la technologie ? Bien, non. Les artistes ont transformé la technologie. Ils ont contribué à la rendre plus humaine. Et ils continueront de le faire parce que ce sont des artistes. Cíest un état de fait. S'ils font quelque chose, le résultat est forcément humain. D'aucune façon peut-on affirmer que l'art en tant que force dynamique dans un contexte technologique puisse produire des idées destructrices. Ce n'est pas possible. Mais ce qui arrive, bien sûr, c'est que l'artiste amplifie la vision de l'ingénieur. Donc, les artistes peuvent apporter une conscience ou une ascendance humaine à la technologie ? Oui, cíest ce que je veux direÖ mais pas seulement. Líart níest pas la seule source de conscience, il peut y en avoir díautres. Je crois quíil existe au sein même de la technologie une conscience élevée qui nía pas encore été dévoilée. S'institutionnaliser ?Il semble que tout le mouvement de líart et de la
technologie de la fin des années 1960 a perdu son momentum
dans le courant des années 1970, du moins cíest líimpression que
nous laissent certains textes postmodernistesÖ
Les textes sont terribles. Un élément cocasse, cíest quíils disent que nous avons fait des choses qui níont pas eu lieu. Enfin, à propos de la question du momentum, nous avons affirmé dès notre premier communiqué que le succès nous ferait disparaître. Nous aurions disparu parce que, si elle réussissait, une organisation comme E.A.T. níavait plus aucune pertinence sociale. Il aurait été alors tout à fait naturel pour un artiste de contacter un ingénieur par lui-même. Si la chose allait de soi, alors pourquoi nous impliquer ? Cíest ce que nous avons affirmé dès le début, et cíest exactement ce qui est arrivé. Les universités, les organismes de création graphique assistée par ordinateur, les regroupements díartistes et les organisations comme la vôtre, cíétait inévitable. Certaines personnes souhaitaient quíon síétablisse à New York afin de mettre sur pied des laboratoires tout équipés, mais nous avons constamment refusé ces offres. Pour nous, il níétait pas question díinstitutionnalisation. Je suis heureux de cette attitude initiale parce que cela nous a permis de perdurer. Líinstitutionnalisation dans ce domaine est dangereuse et auto-destructrice. Tout tourne, pour nous, autour de la résolution de problèmes, et ça, çíest valable à líinfini. On peut comprendre que certains critiques aient vu E.A.T. comme étant très institutionnalisé, alors quíen vérité cíest plutôt le contraire. En réalité, à la fin des années 1960, il nous était impossible díanticiper la croissance; il nous a fallu y réagir et mettre sur pied une équipe. Tout le monde se disait : « Mais mon dieu, ils font beaucoup díargent ». En fait, vous ne pouvez pas vous imaginer les dettes quíon avait. Jíai rescapé E.A.T. en vendant toutes les úuvres que je possédais, pas en faisant de líargent. Jíai vendu des choses qui auraient fait de moi un milliardaire si je les avais conservées. Le jumelageComment effectuez-vous le jumelage des artistes à
travers E.A.T. ?
Nous aidons pour ainsi dire tous ceux qui nous contactent. Je ne demande jamais à voir des peintures ou d'autres pièces. Habituellement, la discussion commence par « Jíai un problèmeÖ ». Ensuite, je pose les mêmes trois questions à tous ceux qui míappellent : (1) Quelle est líampleur du projet, (2) Combien de spectateurs vont y assister et (3) Est-ce à líintérieur ou à líextérieur ? Síil níy a pas de réponse précise à líune ou líautre de ces questions, par exemple si on vous répond : « Cela aura líampleur que vous voulez » ou « Cela peut avoir lieu à líintérieur ou à líextérieur », vous en déduisez que líartiste ne sait pas vraiment ce quíil fait. Il nía pas pris en compte tous les aspects matériels du projet. Si, par contre, on peut tabler sur un problème concret, on pourra le résoudre en quelques minutes. Cíest surprenant à quel point, dans ces conditions, il est facile de trouver une solution. Lors du jumelage, líartiste contacte directement líingénieur. Cela crée une situation intimidante. Le rôle principal de E.A.T. est díatténuer cet inconfort. Une fois la discussion amorcée entre líingénieur et líartiste, síil doit se passer quelque chose, cela va se manifester. Sinon, ça va mourir dans les 10 secondes. Cíest ainsi que les choses se passent depuis plus de trente ans. Donc, E.A.T. nía pas pour mission de convertir le milieu artistiqueÖ Convertir ? Cíest déjà fait. Notamment parce que les gens en parlent sans être terrorisés. Cíest ce que je répète depuis le début des années 1960. Personne à cette époque ne croyait quíun artiste puisse síadresser à un ingénieurÖ Par exemple, connaissez-vous le groupe S.R.L. ? Oui, Survival Research Laboratories avec Mark Pauline... Il nous arrive de discuter ensemble. Je les trouve brillants tout simplement brillants. Mark Pauline est de la génération suivante et il sait comment faire en sorte que les choses se réalisent. Voilà de quoi il en retourne RÉALISER cíest la clef de tout. Les artistes, devant un « Oh, yía un problème ! », sont souvent intimidés; ils voient la prise de courant comme un ennemi. Alors, que diriez-vous si on vous appelait « le Parrain de líart et de la technologie » ? Bien, je crois que dans un sens cíest vrai. Toutefois, Tatlin est à mes yeux le véritable parrain. Les artistes constructivistes ont intégré la technologie et líont fait dans un esprit artistique. Plusieurs veulent inclure E.A.T. dans la mire de líart et de la science, mais jíinsiste sur le fait quíil síagit díart et de technologie. Líart et la science níont rien en commun. La science cíest la science et líart cíest líart. La technologie cíest à la fois líoutil et le matériau. Au point où en sont les choses (et en autant que díautres soient díaccord avec vous), je pense que cela est juste, je serais en effet le Parrain de líart et de la technologie. Note(s)Référence(s)Les références proposées par Garnet
Hertz :
Hulten, Pontus. THE MACHINE. MoMA, NY; 1968. Lovejoy, Margot. POSTMODERN CURRENTS. UMI, Ann Arbor; 1989. Popper, Frank. ART - ACTION AND PARTICIPATION. NYU, NY; 1975. Garnet Hertz est un artiste qui a exploré plusieurs facettes technologiques. Parmi ses dernières réalisations portant sur la collaboration entre le monde vivant et le flux informationnel, une mouche dans laquelle on implante un micro-serveur (Mendel Art Gallery, Canada, 2001). Tous les détails sur la démarche et les úuvres de Garnet Hertz sur ConceptLab, le site de líartiste.
Sur le site de la Fondation Langlois (Montréal, Québec) Le Centre de recherche et de documentation (CR+D) de la Fondation Langlois possède la collection des documents publiés par Experiments in Art and Technology (E.A.T.). Cette collection se compose de plus de 350 rapports, catalogues, bulletins et copies díarticles publiés par E.A.T., principalement entre 1965 et 1980. La documentation contenue dans cette collection permet de retracer líhistoire des nombreux projets organisés par E.A.T. au cours des années 60 et 70. On y présente aussi un texte de Billy Kluver à propos de ces archives. Centre de recherche et de documentation (CR+D) Les archives des documents publiés (Un texte de Billy Kluver) Sites connexe(s)Billy Kluver dans Multimedia from Wagner to Virtual Reality, une édition électronique de Artmuseum. Biographie de Billy Kluver, en anglais sur Artmuseum. Turning to Technology, par Artnode. Le site de Garnet Hertz : ConceptLab © a r c h é e - cybermensuel, 1997 - 2003
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